Fondateur, fondatrice : s'inspirer pour innover
• Épisode
12

TRIBUNE LIBRE Lucas Servant, Co founder d’Ignition Program et Premier de cordée !

« Du Groenland à Paris… l’engagement, c’est quand il n’y a pas de plan B et une vraie possibilité d’échouer ! »

TRIBUNE LIBRE   Lucas Servant, Co founder d’Ignition Program et Premier de cordée !

« Il y a 2 ans, j'ai traversé le Groenland d’est en ouest en ski de rando, avec une équipe de 5 entrepreneurs et un guide alpiniste. Lui, avait qu’un mot à la bouche : l’engagement. Ça tombait bien, c’était aussi notre raison profonde, à nous entrepreneurs. Mais pour notre guide, l’engagement dans une expédition en milieu hostile comme celle-ci, cela signifiait d’abord le risque. La possibilité d’échec ultime, de mort. Alors nous, comme des têtes brûlées, on a pris ce nom pour notre groupe. Les Engagés !


Et on s’est préparé. Préparé physiquement, à porter 80 kg, par tous les temps. Préparé mentalement, à supporter la solitude de journées à marcher en file indienne, sans pouvoir se parler jusqu’au soir sous la tente, à cause du bruit incroyable du vent. Préparé à vivre avec 5 ou 6 couches de vêtements superposés pour lutter contre le froid mais aussi contre l’humidité, qui une fois installée, ne peut plus sécher de toute la durée de l’expédition. Et puis, on s’est préparé à abandonner aussi. Parce que notre guide était formel : l’un d’entre nous flanche, et toute l’aventure s’arrête. Du moins, c’est ce que je pensais, moi...


Pour l’un de mes coéquipiers, Valentin, c’était inenvisageable de reculer. Ce gars avait la même ténacité, la même passion dans son job, que dans ses hobbies et dans ses relations. Pour s’aguerrir en prévision du Groenland, il est allé chercher des niveaux d'entraînement plus difficiles encore, nous emmenant marcher 120 kms à pieds en 48h, un sac lesté sur le dos et des ampoules pleine de sang aux pieds en dormant moins de 3h par nuit. Ça me faisait peur. Je me demandais : « Jusqu’où est-il prêt à aller pour y arriver ? Quel est son niveau de confiance en lui ? » Et quand je lui suggérais : « C’est quoi le plan B » ? Il me faisait sentir : « Il n’y en a pas ! » C’était très déphasant pour le mec à plan B que je suis. Ça m’a questionné bien sûr. Je me suis aperçu qu’en prévoyant systématiquement des plans B, je déployais moins d’engagement dans mon plan A. Et plus de possibilité d’échec aussi puisque je pouvais toujours basculer au plan B. Valentin m’a appris que ceux qui raisonnent sans plan B ont une puissance énorme dans ce qu’ils font. En écartant la possibilité d’échouer, ils donnent une intention dingue dans la réussite…!


Paradoxalement, c’est pour moi aujourd’hui que cette expérience prend tout son sens. Avec cette crise sanitaire et économique, on est dans un de ces coups de dés, quitte ou double, pour la boite. C’est charnière. C’est trash. Il n’y a pas de plan B. Et par une ironie mordante, c’est au moment où ça tangue sec que je me retrouve seul aux manettes. Premier de cordée ! Caroline, mon associée et sparing partner de ces dernières années, est en congé maternité. Moi qui adore ce rôle de second… Je suis donc là, à vivre un de ces vrais grands moments d’humilité dans mon engagement. Et je repense au Groenland…


Même si cette traversée Est-Ouest fut rude, c’était paradoxalement un univers facile, à une seule variable. Tout se joue dans le poids que tu tires derrière toi. Quand quelqu’un s’effondre, il suffit de l’alléger, pour lui permettre d’avancer à nouveau. A Paris aussi, quand un collaborateur craque dans son engagement, métaphoriquement on lui enlève du poids pour qu’il retrouve confiance en lui et dans ses objectifs. Mais ici, à l’abri au chaud, l’engagement est finalement plus complexe que simplement physique et mental : il implique davantage de variables - réparties dans la tête, le cœur, les tripes. Il faut parfois chercher la solution ailleurs que dans le rationnel et le mental. Et laisser de la place au « je », à ses sensations, ses intuitions. Car la tête – le cérébral - conçoit des généralités, génère des process, et veut projeter sur l’autre ce qu’on vit en soi. La tête veut faire du « on » plutôt que du « je ».


Mais à vouloir s’engager à la place des autres, on tire bien plus que le poids que l’on peut supporter. On met en péril l’ensemble. Il faut trouver de la place pour le lâcher prise, et c’est extrêmement difficile pour moi. Ah tiens, depuis le début de ce paragraphe je me suis remis à dire “on”. On m’a souvent dit que quand je glisse du “on” vers le “je” c’est déjà un gain d’engagement. Je m’engage dans ce que je dis. Je suis au coeur de mon intention, pas dans une généralité.


Comme au Groenland, seul un engagement personnel individuel très fort peut permettre la victoire collective. Pourtant je le sais : je ne veux pas et je ne peux pas m’engager à la place des autres. Je pensais que je n’étais pas responsable de tout ce que je vivais. Alors que si. C’est juste parfois trop dur à admettre.


Cette nouvelle conviction déplace la responsabilité que je ressens vis-à-vis des autres. Avant, j’étais dans une forme de gentillesse plate, « je vais t’aider ». Je me voulais protecteur, j’étais limitant. Aujourd’hui, avec la possibilité d’échouer et sans vrai plan B, je me sens plus engagé dans mes choix, et du coup moins responsable de ceux des autres. Depuis la crise, j’ai davantage de courage managérial. Je tente de dire les choses telles qu’elles sont, avec précision. J’assume des opinions pas forcément évidentes à transmettre. J’ai réduit les phrases creuses et les formules galvaudées. Il y a moins de flou, de dilution. Et si ça pique un peu, ça donne aussi à entendre/recevoir le vrai message. Je ressens que c’est la bonne façon d’engager mes équipes avec moi.


Dans cet univers blanc dans lequel on avance un peu à tâtons, une page se tourne chez Ignition. Une page de 6 ans, durant laquelle nous avions cette pensée magique qu’on pourrait tous vivre ensemble éternellement comme dans une famille, que rien de changerait et qu’on aurait tous notre chambre dans l’arbre creux de Peter Pan et des enfants perdus. On avait mis le « être ensemble » au-dessus de tout. C’était une expérience sublime, incroyable et aussi aliénante. Nous sortons de cet engagement mal placé, faussé. Ça me fait mal de quitter l’arbre creux, mais c’est ce qui avait le plus de sens pour la trajectoire d’Ignition Program. C’est le début de l’âge adulte, de l’âge qui tolère les ambivalences. L’attachement et le détachement plutôt que l’attachement ou le détachement.


La crise nous a rendu nécessaire un fonctionnement plus tranché, plus vertical. On change en 2 mois ce qu’on aurait fait pivoter en un an. Chacun est comptable de son autonomie et de son engagement. Je ne me suis jamais senti autant engagé individuellement, autant vulnérable du fait de cet engagement, et enrichi par cet engagement.


Alors bien sûr, ça souffle fort sur les sentiers de crête. J’ai des jours avec, où je suis nourri par mes réussites, et des jours sans, où je me noie dans mes échecs. Dans cet engagement en conscience, j’ai aussi besoin de trouver de la légèreté, en conscience. Au risque de sombrer mentalement et corporellement dans la pesanteur de la charge à tirer.

La bonne nouvelle, c’est qu’on a enfin retrouvé le chemin de notre Himalaya. Pour y arriver tous ensemble, nous essayons de répartir chaque jour (ou presque) le poids que chacun va tirer. On calcule chaque jour (ou presque) la nouvelle trajectoire sur la boussole. On sait que comme au Groenland, il y a une vraie possibilité d’échec, de faillite. Et que comme au Groenland, la réussite sera collective ou ne sera pas ! »



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